Les héros invisibles: Nora, une vie dévouée à ses patients
Elle court, elle court, Nora Yagoub, infirmière à domicile qui sacrifie les sept jours de sa semaine pour venir en aide aux plus fragiles, des jeunes mamans en détresse aux plus âgés, souffrant d’isolement.
SERIE HEROS INVISIBLES
Pierre-Yves Thienpont.
Nicolas Crousse
Portrait – Journaliste au pôle Culture
Par Nicolas Crousse
Publié le 28/12/2020 à 17:48 Temps de lecture: 5 min
Fin mars. La Belgique vient, en même temps que la planète, de basculer dans le confinement et la phobie de la contagion épidémique. Nora Yagoub, infirmière de 29 ans, s’apprête à honorer un contrat de sage-femme à l’hôpital d’Ixelles, censé commencer le 1er avril. Mais trois jours avant, elle contracte le virus, qui la cloue au lit durant près d’un mois, avec forte fièvre, courbatures et un épuisement vertigineux. Il faut dire que, quelques jours plus tôt, Nora s’est portée volontaire dans les unités covid de l’hôpital Saint-Pierre. Comme d’autres en cette situation de crise historique, elle a été très rapidement formée, « en deux heures », par un hygiéniste, avant d’être immédiatement jetée dans le grand bain, avançant parmi les infectés avec une foi inébranlable. « Je n’avais aucune inquiétude pour moi. Aider autrui était la seule urgence »… Et puis donc, paf, c’est elle qui s’est retrouvée aux urgences !
Nora travaille dans le milieu des soins médicaux depuis 2017, année où elle a décroché un diplôme de sage-femme. Nora est une passionnée. Elle ne compte ni ses heures ni ses jours. Avec elle, c’est du sept jours sur sept, en se partageant entre travail à l’hôpital (dans le désordre : Saint-Pierre, Erasme, Brugman, Ixelles) et soins à domicile. « Avec une famille ou une vie de couple, ce serait totalement impossible », reconnaît Nora, qui confesse que dans sa vie actuelle, ce serait difficile d’avoir encore de la place pour autre chose.
Le bouleversement affectif créé par le covid
Lorsque le tsunami du coronavirus a déboulé dans le monde des malades, Nora était aux premières loges. Elle a assisté à ce qui fut bel et bien un bouleversement. « Avant le covid, mes soins à domicile passaient beaucoup par le contact. Je faisais la bise à mes patients, je leur tenais la main, je restais prendre une tasse de thé… J’étais un peu, pour ces personnes âgées qui ont autour de 85 ans, comme leur petite-fille. Depuis le mois de mars, tout s’est effondré. Il n’y a plus de contact possible. Et les malades le vivent très mal. »
Nora observe une évolution, entre la première et la deuxième vague. « Au printemps, mes patients étaient agglutinés toute la journée devant la télévision, à regarder les horreurs quotidiennes. Il y a eu autour de ce moment une augmentation impressionnante d’anxiolytiques. Quand je leur rendais visite, il fallait les laisser parler. Lors de la deuxième vague, les centres de jour n’étaient plus fermés. Il y avait pour eux à nouveau la possibilité de contacts, en journée. Et du coup, ils ne restaient plus seuls toute la journée derrière leur poste de télévision. »
Il n’empêche : auprès des seniors, l’angoisse et le besoin de parler restaient inhabituellement élevés. Et le sont à nouveau en cette période de fêtes, qui renforcent le sentiment de solitude de nombreux malades. « Ils sont nombreux à avoir peur, à éprouver un manque social. On m’a souvent demandé, ces derniers jours : “Nora, est-ce que vous pouvez passer le 25 chez moi ?” »
Appelée au milieu de la nuit
Plus qu’une infirmière à domicile, Nora est un peu devenue, avec le covid, une femme à tout faire, pour « ses » malades. « Je m’occupe de leurs courriers, d’un GSM qui ne fonctionne plus, d’une carte de banque qui a été avalée par une machine. » Parfois, aussi, on l’appelle au milieu de la nuit. Certains pour de véritables urgences : « un patient tombe de son lit pendant son sommeil, avec trachéotomie… je saute dans ma voiture et je l’emmène à Saint-Pierre ». D’autres aussi pour des broutilles : « Nora, est-ce que tu as pu appeler l’assistante sociale ? » « Nora, peux-tu appeler la police, parce qu’il y a du grabuge en haut de chez moi ? »
Nora pourrait s’en lamenter. Elle préfère se faire philosophe. « Ce que j’en retiens, c’est que pour faire appel à moi pour de telles raisons, ces gens sont vraiment très isolés et n’ont vraiment personne… »
La passion ne suffit pas, pour ce travail de chaque instant. Il faut aussi l’esprit de sacrifice, avertit Nora. « Les soins à domicile, c’est intenable si on n’aime pas les gens. » La plupart du temps, ceux-ci le lui rendent bien. « Quand je repars de chez un malade et que je constate que son état s’est amélioré, je ressens une valorisation directe. Un patient qui vous dit, quand vous partez, “je me sens mieux, merci”, cela justifie tout. » Et de toute façon, ajoute-t-elle, sans doute résignée par le manque d’intérêt accordé par l’Etat au milieu médical, « on ne fait pas ce métier pour l’argent ».
La vie d’infirmière à domicile ne se réduit pas qu’aux contacts avec les personnes âgées. On l’a dit : Nora est sage-femme, et en cela en contact régulier avec de futures ou de jeunes mamans. « Parfois, je passe d’une visite à un monsieur de 97 ans à une jeune maman avec son bébé. » Parfois aussi, il arrive que la jeune maman ait contracté le covid. Un jour, l’une d’entre elles appelle Nora, en désespoir de cause. « Elle avait appelé sept sages-femmes avant moi, qui toutes avaient refusé de lui rendre visite. Elle m’a dit “vous êtes mon dernier recours”. J’ai dit oui sans hésiter. »
Une jeune maman, à bout de fatigue, sans aide extérieure, peut rapidement basculer dans la détresse. Les urgences à gérer sont nombreuses : problème de cicatrices suite à des césariennes, difficulté d’allaitement, mastite, bébés en carence (apathie, fièvre…). La sage-femme à domicile doit pouvoir intervenir dans ces conditions pressantes, en tâchant de rassurer mères et enfants… avec ou sans covid.
Ce que le covid a changé ? « Je continue mon travail auprès des jeunes mamans, exactement comme auparavant. Les gestes essentiels vont continuer comme avant, comme de toute éternité… Il n’est pas question que cela s’arrête. La seule différence, c’est que nous sommes désormais masquées. » Et encore plus indispensables.
Une journée type
Une journée type, pour Nora ? Le matin, elle passe voir quelques patients à domicile, va vérifier une perfusion, refaire un pansement (sa spécialité), s’occuper de la toilette matinale des plus fragiles… Ses patients en souffrance ont souvent le cancer, et sont parfois en fin de vie. Puis, une fois les soins matinaux terminés, la voilà qui file à l’hôpital. Et elle termine la journée comme elle l’a commencée, en rendant visite à ses patients, qu’elle aide notamment à mettre au lit.
